Au sein de chaque entreprise, les mots ne servent pas seulement à transmettre une information. Ils donnent une direction, créent des représentations et influencent la manière dont les collaborateurs perçoivent un projet.
Une « transformation », une « réorganisation » ou une « optimisation » peuvent désigner des réalités très concrètes. Pourtant, lorsque ces termes ne sont pas expliqués, chacun leur attribue son propre sens, parfois à partir de ses inquiétudes.
Sémiologue et spécialiste de l’analyse des discours, Mariette Darrigrand a participé activement à la création de la marque Whiti Courtages. Aujourd’hui, dans son dernier ouvrage “Les Mots qui font peur… et comment leur résister”, elle étudie la manière dont certains mots s’imposent dans notre quotidien et orientent notre compréhension du monde. Dans son livre Les Mots qui font peur… et comment leur résister, elle décrypte notamment des termes comme « chaos », « transition », « réseau », « intelligence artificielle », « futur » ou « santé mentale ».
Cette réflexion concerne aussi directement les dirigeants et les managers.
Des mots qui peuvent rassurer ou inquiéter
Dans l’entreprise, le mot « performance » peut évoquer une ambition collective, mais aussi une pression supplémentaire. La « flexibilité » peut promettre davantage d’autonomie ou laisser craindre une perte de repères. Une « optimisation des ressources » peut être comprise comme une meilleure organisation ou comme l’annonce de futures suppressions de postes.
Le problème ne vient donc pas uniquement des mots choisis, mais de ce qu’ils laissent entendre lorsqu’ils ne sont pas accompagnés d’explications précises.
À force de reprendre des expressions toutes faites, le discours peut sembler maîtrisé tout en restant très abstrait. Or, lorsqu’un collaborateur ne comprend pas ce qui va réellement changer, il complète souvent les silences avec ses propres craintes.
Traduire les intentions en réalités concrètes
Annoncer que l’entreprise souhaite « accélérer sa transformation digitale » reste difficile à saisir. Expliquer que de nouveaux outils vont réduire les saisies manuelles, améliorer le partage de l’information et libérer du temps pour les clients rend immédiatement le projet plus concret.
Pour embarquer les équipes, il faut donc répondre clairement à quelques questions essentielles. Pourquoi ce changement est-il nécessaire ? Que va-t-il modifier dans le travail quotidien ? Quels bénéfices sont attendus ? Quelle place les collaborateurs auront-ils dans sa mise en œuvre ?
Les équipes ne s’engagent pas dans des concepts. Elles s’engagent dans un projet dont elles comprennent le sens et dans lequel elles peuvent identifier leur rôle.
Trouver les mots justes plutôt que les mots parfaits
Un discours trop positif peut parfois fragiliser la confiance. Promettre qu’un changement sera simple, rapide ou totalement transparent crée des attentes difficiles à tenir.
Une parole plus crédible peut reconnaître qu’une transformation demandera du temps, que certains choix restent à construire et que l’expérience des équipes permettra d’améliorer le projet.
Les mots les plus mobilisateurs ne sont pas forcément les plus enthousiastes. Ce sont souvent les plus précis, les plus sincères et les plus proches de la réalité vécue.
À propos de Mariette Darrigrand
Mariette Darrigrand est sémiologue et essayiste.
Elle dirige le cabinet Des Faits et Signes, spécialisé dans l’analyse du discours médiatique et le décryptage des langages contemporains.
Intervenante régulière dans les média, elle tient la chronique « Le mot de la semaine » sur La Chaîne Parlementaire – émission Chaque voix compte. Conférencière et animatrice d’ateliers sémiologiques, elle intervient en entreprise pour partager les apports de la sémiologie.
Son dernier ouvrage : « Les mots qui font peur – Et comment leur résister » – éditions Encre de nuit 2026.
Son avant-dernier ouvrage portait sur le vocabulaire du Travail : « L’atelier du tripalium – Non travail ne vient pas de torture »